L'Irlande au Ve siècle
Le Senchus-Mor
Extraits — Jules de Lasteyrie
Il n'y a pas seulement des agitations et des révoltes en Irlande, un grand événement littéraire vient de s'y produire. Les vieilles lois celtiques ont été traduites ; un premier volume a déjà paru, un second est prêt ; les autres ne se feront pas longtemps attendre. Les voilà donc enfin mises au jour, ces fameuses lois brehon, vieilles de vingt siècles, qui, après la conquête anglaise, se sont maintenues cinq cents années en face des lois saxonnes et des lois normandes, et que l'Irlande regrette encore !
Ce que l'on entrevoyait à peine à travers les fictions des romanciers et des poètes est devenu une réalité aussi précise que le code théodosien et que les Capitulaires de Charlemagne. Le temps de la légende est passé, celui de l'histoire commence. Il nous est donné d'apprécier la vraie nature d'une nationalité qui n'a jamais su se défendre, qu'on n'a jamais su dompter, et qui, durant tant de siècles, a traîné après elle des souvenirs de meurtre, de pillage, de science et de douce poésie.
On va connaître les institutions d'une société qui ne ressemble ni à la société germanique, ni à la société féodale, ni à la société romaine, ni à la société moderne.
Je n'hésite pas à le dire, les vieilles lois celtiques sont, autant que j'en puis juger, historiquement supérieures à leurs analogues, la loi salique et la loi ripuaire. Elles ont pour elles l'antiquité, la durée et l'unité de l'origine.
— Jules de Lasteyrie, 1865Le Senchus-Mor, c'est-à-dire « le monument de la sagesse antique », appelé aussi Cain-Patrick ou « lois générales de Patrick », a été écrit de 438 à 441 ; tout est certain, le lieu, les hommes, l'occasion… La loi salique pour sa part n'a été rédigée qu'au commencement du VIe siècle, et la plus ancienne des lois saxonnes d'Angleterre date de la fin du même siècle.
Aussi les lois brehon se sont-elles maintenues plus de seize siècles : d'une part, on trouve dans le Senchus-Mor des exemples et des précédents qui remontent jusqu'à un siècle avant l'ère chrétienne ; d'une autre part, sous Henri VIII d'Angleterre, Cromer, archevêque d'Armagh, demandait et obtenait son pardon pour s'être servi des lois brehon, et en 1554, sous le règne de la reine Marie, le comte de Kildare obtenait un jugement en sa faveur d'après ces mêmes lois.
Si les lois « salique » et « ripuaire » se réfèrent à des usages anciens, ces lois demi-barbares et demi-chrétiennes n'ont été composées qu'après la conquête, alors que les mœurs premières avaient été modifiées par le contact de la civilisation romaine. Elles représentent un état intermédiaire et transitoire. Ici au contraire, dans les lois Brehons, tout est primitif.
Deux choses donnent à ce livre un caractère singulièrement vénérable. C'est une loi sans législateur, un recueil de coutumes antiques, de précédents et d'exemples, de conventions internationales passées entre les trois grandes tribus qui divisaient l'Irlande, et de jugements rendus par des brehon et des poètes auxquels on attribuait une inspiration divine.
Sen-Mac-Aige avait sur les joues trois taches rouges toutes les fois que le jugement était mauvais, et ses joues redevenaient blanches lorsque le jugement était bon. Connla, grâce au Saint-Esprit, n'a jamais prononcé de jugement inique. Si Fachtna prononçait un mauvais jugement, tous les fruits de la contrée tombaient, et les vaches repoussaient leurs veaux ; quand le jugement était équitable, les fruits devenaient abondants, et le lait remplissait les mamelles des vaches. Morann n'a jamais rendu de jugement sans avoir une chaîne autour du cou : lorsque le jugement était mauvais, la chaîne le serrait à l'étouffer ; lorsqu'il était bon, elle tombait d'elle-même.
« Le lieu où le Senchus a été écrit, le lieu où le poème a été composé a été Teamhair en été et en automne à cause de la pureté et de l'agrément de son climat pendant ces saisons, — et en hiver et au printemps Rath-Guthaird à cause de la chaleur de ce lieu pendant le froid et du voisinage du bois de chauffage. »
« C'est alors que Dubhthach reçut l'ordre de Patrick de produire tous les jugements, toute la poésie d'Érin, et toutes les lois qui avaient prévalu parmi les hommes d'Érin comme lois de nature, les décrets des voyants, les jugements de l'île d'Érin et les vers des poètes. »
« Tout ce qui n'était contraire ni à la loi écrite du Nouveau Testament ni aux consciences des croyants, fut confirmé dans les lois des brehon par Patrick, par les ecclésiastiques et par les chefs d'Érin, car la loi de nature avait eu parfaitement raison, sauf en ce qui touche la foi, ses devoirs et l'union de l'église et du peuple. Et c'est cela qui est le Senchus-Mor. »
Neuf personnes furent désignées pour écrire ce livre :
« Dans le Senchus ont été établies des règles pour le roi et pour les hommes de son sang, pour la reine et pour les non-reines, pour le chef et pour le dépendant, pour le riche et pour le pauvre, pour le prospère et pour le malheureux. »
« Dans le Senchus ont été établis des dommages pour chacun suivant sa dignité, car le monde était dans l'égalité avant que le Senchus-Mor fût écrit. »
« Dans le Senchus, il a été pourvu à ce que le bien n'allât pas aux méchants, ni le mal aux bons. »
Saint Patrick était un Gallo-Romain d'une naissance et d'une éducation plutôt distinguées ; mais il avait été à seize ans pris par des pirates et emmené en Irlande. Pendant les six années que dura sa captivité, il se familiarisa avec la langue des habitants, adopta leurs mœurs, conçut un si vif amour pour l'Irlande que, de retour dans sa famille et au milieu de ses saintes études, l'Irlande remplissait ses nuits de rêves et ses jours de pensées.
Lorsqu'il se sent appelé par des voix divines à retourner dans le pays où il avait été esclave, il vient seul ou presque seul. Ses armes sont la douceur de l'Évangile et la force de sa foi. Il lui faut conquérir l'Irlande avec l'aide des Irlandais.
Aussi le voit-on accepter tout ce qui est juste, bon ou simplement innocent. Ses efforts sont dirigés contre le druidisme et le paganisme trop organisés. Il captive, il achète la tolérance des chefs ; il ménage les poètes, auxquels il ne défend que les sortilèges en leur laissant libre carrière en ce qui touche les chants nationaux. Saint Patrick battait ses ennemis avec leurs propres armes, et dans tous ses actes il s'est efforcé de réduire le champ du combat.
Dubhthach, chef brehon du temps de saint Patrick et le principal rédacteur du Senchus-Mor, fut un des premiers convertis, et devint ensuite évêque sans cesser d'être brehon et de composer des poèmes que l'on possède encore. Le Senchus entier porte témoignage de l'alliance des brehon et de saint Patrick.
Si saint Patrick n'avait pu les gagner à la cause du christianisme, il aurait échoué, comme son prédécesseur Palladius, s'il n'avait accepté ce qu'on appelait « la loi de nature ». Il déclara donc que les anciens poètes avaient été inspirés par le Saint-Esprit comme les pères de la loi patriarcale, et il donna à la tradition celtique une autorité sacrée, analogue à celle que possédait dans le reste du monde l'Ancien Testament.
« Je porte témoignage en vérité et dans la joie de mon cœur, devant Dieu et devant ses saints anges, que je n'ai pas eu d'autre motif pour retourner dans ce pays, d'où je m'étais échappé une première fois avec tant de peine, que l'Évangile et ses promesses. »
— Saint PatrickAinsi s'est faite dès l'origine l'union de la nationalité et de la religion qui a toujours depuis caractérisé l'Irlande.
Avant le Senchus, dit le préambule, le monde était dans l'égalité. Nous voilà, dès le premier pas, bien loin des lois salique et ripuaire et des mœurs des Germains de Tacite.
D'ailleurs l'Irlande ne connut jamais le régime féodal ; elle passa d'un seul coup, par le fait de derniers malheurs, de la société du Ve siècle à la société moderne.
Son principe, c'est la solidarité de chacun des membres de la tribu et l'isolement du clan au milieu de la nation. L'individualité s'efface, la patrie disparaît, le clan seul existe. Nos sentiments les plus chers, l'indépendance individuelle et l'amour de la patrie, sont à la fois blessés. Cependant on n'éprouve pas ici la répugnance qu'inspire l'empire romain ou la féodalité.
« Des trois objets de la loi — le gouvernement, l'honneur et l'âme — le gouvernement appartient aux chefs, l'honneur et l'âme appartiennent à tous. »
— Le Senchus-MorTravaux pour la communauté
La construction des ponts en pierre et en bois, l'entretien des champs de foire, l'entretien des routes était l'affaire de tous. Divisées en trois classes, les routes de première classe dites royales étaient remises en état trois fois par an.
Obligations militaires
Quiconque possédait un héritage devait suivre le roi aux trois guerres annuelles et le reste du peuple devait être prêt tous les jours à repousser les attaques des pirates et, tous les sept jours en cas de paix, à faire la chasse aux loups.
Commerce maritime
La tribu ne doit pas simplement protection au navire étranger, elle doit nourrir les équipages. Quand un navire entre dans un port, le chef de famille se rend auprès du roi, et celui-ci opère une saisie contre la tribu pour garantir l'exécution de la loi.
Lorsqu'il s'agit du respect pour la faiblesse et du soin pour les malheureux, ces petits clans demi-sauvages et demi-païens montrent plus d'humanité que les sociétés civilisées et chrétiennes.
Chaque année, une partie du territoire de la tribu est mise à la disposition du chef pour être distribuée entre les pauvres. Celui qui manque à ce devoir est condamné à une amende de cinq vaches, s'il s'agit d'un fou, de dix vaches, s'il s'agit d'une folle. Mêmes soins pour l'enfant qui perd sa mère en venant au monde, mêmes soins pour le blessé et pour le malade.
Ce qu'on admire surtout, c'est le respect pour les parents et le divin amour pour la vieillesse, qui est encore aujourd'hui le plus beau trait du caractère irlandais. Les enfants sont tenus de soigner leurs parents âgés ou infirmes. Le produit de huit vaches est alloué à chaque vieillard, « à moins qu'il ne sache chanter et ne puisse gagner sa vie en amusant les autres. »
Quand une famille néglige le soin de nourrir un vieillard et qu'une autre famille le nourrit, celle-ci devient son héritière.
Un grand nombre de dispositions montrent le haut prix que l'on attachait à l'honneur et témoignent d'une vive délicatesse de sentiments. Les atteintes à l'honneur, la diffamation, la satire, « tout ce qui peut faire rougir un homme », sont punies comme le vol et l'assassinat.
Ce qui donne un intérêt particulier à ce livre de procédure, c'est la ressemblance que l'on découvre sans cesse entre l'Irlande ancienne et l'Irlande moderne. Supprimez par la pensée tout ce qui est anglais en Irlande, ne voyez que l'Irlande des Irlandais, pour mieux dire l'Irlande des pauvres — vous serez au Ve siècle. Les champs sont, comme aujourd'hui, entourés de murs et de palissades. Il y a des pêcheries de saumons sur le même modèle qu'aujourd'hui. Tout prouve un commerce maritime assez considérable qui s'étend jusqu'aux côtes d'Espagne.
Mais c'est l'homme surtout qui n'a pas changé.
Je conclurais en disant que l'Irlande n'est pas assise : un grand nombre de gens y sont toujours prêts à acclamer la rébellion. Trois siècles d'oppression n'ont pas dompté l'Irlande, et soixante années de liberté ne l'ont pas ralliée à l'Angleterre.
Le mal de l'Irlande est aussi facile à définir que difficile à vaincre, car c'est celui d'une nation qui, contre sa volonté, a été transportée d'une civilisation à une autre. Une portion des Irlandais a conservé les sentiments de temps qui ne peuvent plus revenir, et une autre portion appartient au XIXe siècle.
Que les hommes d'État anglais étudient donc les lois brehon, qu'ils cherchent dans ces lois ce qui peut s'accorder avec le progrès moderne. Ils se sont fiés trop exclusivement, pour pacifier l'Irlande, aux vertus de l'économie politique. Évidemment les Irlandais ne veulent pas être gouvernés à la manière des Anglais. C'est une folie ? Soit ; mais les folies des peuples doivent être traitées avec ménagement.
« L'honneur et l'âme appartiennent à tous. »— Le Senchus-Mor, Ve siècle